Carambola

Introducción
Apuntes migratorios
Apuntes de identidad
Identidades nómades
Identidades múltiples
Identidad y educación
Identidades nacionales
Identidad espiritual
¿Identidad de sexo o de género?
Identidad corporal
La usurpación de identidad
Identidades virtuales
Apuntes de autenticidad
Apuntes de liberación
¿Un jazz afrocubano sin clave?
Liberar al jazz latino del bebop
Liberar al jazz latino de los ritmos afrocubanos
Latinización
Jazzificación
La apertura hacia la palabra: apuntes de poesia
La apertura instrumental
El jazz latino como vocación
Discografía
Compilación
Bibliografía
Entrevistas


Fondo de Cultura Económica
Primera edición 2005
Traducción al español: José María Imaz
Introduction


      Le latin jazz est une musique à la croisée des chemins. De par sa nature elle représente l’
hybridité. C’est aussi une musique de résistance ancrée dans les expériences vécues par diverses
communautés qui se sont rencontrées au XIXème siècle à La Nouvelle Orléans. Dans ces
communautés se cotôyèrent des éléments caraïbes, européens, africains et même asiatiques. Dès
le départ le latin jazz a été le témoignage músical de plusieurs mouvements migratoires: il est
mémoire sociale et culturelle. Indépendamment de ses divers styles et écoles, il s’est avéré être le
point de rencontres d'individus qui se situent à l'intersection de plusieurs cultures. Si le latin jazz,
comme langage, peut servir de modèle herméneutique pour des relations interculturelles, cela ferait
du jazz la première musique planétaire, c’est-à-dire une musique coordinatrice à laquelle peuvent
se fédérer toutes les musiques populaires du monde. Le jazz offrirait donc un terrain de dialogue
entre différentes rationalités culturelles et músicales. Comme le résume si bien la pianiste argentine
Lilian Saba, le jazz offre “una sensación potencial de libertad a partir de lo que cada uno "es"
desde su propia identidad.”  Après une phase de résistance, de rassemblement et de constitution d’
identité (1), le jazz entrerait donc dans la seconde phase de son développement historique, son
étape fédératrice. Il est difficile de savoir s’il y en aura une troisième – ou ce qu’elle sera – car le
futur ne semble être qu’une simple affaire commerciale. Un futur indéterminé pourrait-on dire. Un
défi donc.

      Musique dont les formes s'ouvrent au métissage, musique nomade qui jongle avec la syntaxe
des musiques qui l'enrichissent - et qui ne se laisse réduire à aucune fonction unique et précise -,
musique de fusions aux identités multiples, issue de villes portuaires comme La Nouvelle Orléans,
La Havane, New York ou Buenos Aires, le latin jazz est une communion de rythmes afrolatins, de
structures harmoniques et d'improvisation propres au jazz. Il ne saurait être réduit à une unité! Au fil
des années il s'est également ouvert aux mélodies et rythmes des peuples indo-américains
quéchuas, náhuas, mayas, guaranies et tupi-guaranies. Comme mélanges et métissages
constituent une dynamique fondamentale, le latin jazz est toujours en mouvement; il remet son futur
entre les mains d’autres musiques dont il contribue à protéger l’exception. C’est là, dans le
mouvement, que réside sa force. “Latin jazz is a cultural phenomena, souligne le saxophoniste d’
origine brésilienne Felipe Salles, it’s a photography of what Latin culture is doing all over the world,
how Latin culture influences other cultures and how it has been influenced by other cultures.”

      Le latin jazz est aussi une expérience, du mot latin experior : faire l'essai de, mettre à l'épreuve,
tenter. Il participe à l'enrichissement de la connaissance. S’il nous procure plaisir et émotions, il
peut aussi nous apporter une meilleure compréhension de nos expériences humaines. Comme une
ethnie dont les mouvements sont sans cesse redéfinis, mus par leurs désirs et leurs idéaux, ses
musiciens redessinent en permanence leurs identités - et peut-être aussi les nôtres.

      Depuis la publication de Caliente ! en France en 2000, au Mexique en 2001 et une réédition
corrigée et augmentée 2003, l'information proposée dans l'ouvrage a été reprise et adaptée par
plusieurs auteurs en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique latine, et par certains journalistes dans
la presse écrite traditionnelle comme électronique. Pas question donc de commenter le
commentaire, ce serait pur bavardage. Il ne s’agit pas non plus de proposer un nouvel ouvrage
historique ni de remplacer Caliente! dont le contenu reste d'actualité. Ce nouveau livre se veut au
contraire un complément. Si certains pans de cette histoire sont repris et actualisés, le but est
avant tout d'ouvrir le débat aux questions sociologiques voire philosophiques - ce qui d'une
certaine façon permet aussi d'actualiser l'histoire. J'aimerais que ce livre soit un livre d'explications;
du mot latin explicare qui signifie déplier (étendre, ouvrir), enlever les plis, déployer. Et donc
interpréter. Qu'il soit aussi un livre de provocation, du mot latin provoco : être la cause, l'origine -
mais aussi inciter. Enfin, derrière mon amour pour la musique il y a mon désir de lui répondre, d’
être responsable.

      La philosophie naît de l'étonnement et de l'admiration éprouvés par l'homme pour le monde qui
l'entoure, mais aussi pour celui qu'il crée. Le latin jazz émerveille par ses combinaisons de rythmes
et d'instruments, par ses élans et ses aventures; il suscite des questions et appelle des réponses. Il
se découvre et se révèle avec des écoutes successives. C'est donc un étonnement qui se
construit, se consolide, comme lors d’un voyage au cours duquel les paysages découverts nous
surprennent par leurs couleurs et leurs parfums. Et la sociologie … Le sociologue abolit-il la
singularité du créateur ? Peut - on analyser une oeuvre d'art sans en détruire la richesse? Si
certains considèrent la musique comme le résultat d'une expérience divine, il ne faut cependant pas
attendre de vivre dans une société fondamentalement athée pour qu’elle soit analysée. La
compréhension ne pourrait-elle pas intensifier l'expérience esthétique ? Bien entendu je ne
prétends pas offrir une version véridique de cultures ni savoir avec exactitude ce que les
communautés pensent d'elles-mêmes. Il s'agit simplement d'essayer de comprendre la place du
latin jazz dans la société contemporaine et comment celle-ci le reçoit, et ceci à partir du choix de
certains thèmes que je m’efforce d’illustrer. A moins qu’il ne s’agisse de l’inverse : c’est l’écoute de
la musique qui a elle-même suscité les thèmes dont il sera question dans les pages qui suivent. Les
concerts, les écoutes solitaires, les propositions radiophoniques constituent des rencontres avec
des musiciens qui offrent leurs oeuvres à l’appréciation et au jugement. Nous devenons alors l’écho
de ces oeuvres. Et de là viennent peut-être les expériences et les choix esthétiques.

      Sur cette entreprise, plane un risque. Il convient en effet dès le départ de reconnaître comme l’
a déjà souligné l’ethnomusicologue Philip Bohman que la musique “comme système symbolique
essentialisé, est une fabrication du monde occidental de sa propre image.” L’interprétation d’un
objet qui est supposé symboliser une culture peut engendrer une forme de colonialisme. Cette
interprétation est néanmoins la nôtre; c’est celui que nous utilisons pour l’étude du jazz et du latin
jazz. Si l’essentialisation du latin jazz permet son étude on peut néanmoins essayer de le dé-
essentialiser, de promouvoir la diversité à travers l’étude des identités, des authenticités, de ses
libérations par exemple, et d’éviter les pièges tendus par les binomes, les dichotomies, pour aller en
outre au-delà de la valeur de l’objet monétaire de la musique. C'est ce que nous tenterons de faire
dans les chapitres sur l'identité, l'authenticité et la libération.

      Essentialisé, le jazz est consideré par beaucoup comme la musique classique américaine du
vingtième siècle. Il est donc politiquement correct d’accorder une place au latin jazz dans le monde
académique. Aux Etats-Unis le Smithsonian Institute peut lui consacrer une exposition itinérante et
organiser des tables rondes pour son analyse. Le Smithsonian veut montrer ce qui est admirable
dans le latin jazz: ce qui a causé l’inattendu et l’étonnant, ce qui est devenu l’objet esthétique. Ce
que fait avec succès le poème visuel de Fernando Trueba Calle 54. C’est une façon d’entériner le
goût du public pour le faire durer; de contrôler l’étonnement et l’inattendu, de manipuler le
sentiment esthétique du public. C’est aussi le moyen d’assimiler la forme d’expression de minorités.
Dans notre culture occidentale nous avons tendance à tout vouloir découvrir, excaver, étiqueter,
cataloguer et muséaliser pour compléter l’appropriation. Mettre sous vitrine un saxophone, une
conga, une partition et quelques photos est une chose, encourager l’enseignement du latin jazz
dans les écoles en est une autre. Il faudrait avant tout encourager les animations músicales
scolaires et permettre au latin jazz comme musique publique d’occuper un espace public.

      La partie historique de l’ouvrage n'est pas abordée de façon chronologique. A noter au
passage que les historiens du jazz ont généralement fait l’impasse sur les métissages músicaux.
Quant à moi, à vrai dire, je le répète, je n’ai pas ici l’intention de faire une histoire genérale du latin
jazz. Les choix des sujets historiques proviennent de mes rencontres avec les musiciens, leurs
publics, leurs oeuvres – qui ont leur vie propre et sont souvent des victoires sur le temps - , au
cours de concerts ou simplement lors d'une écoute solitaire. Des musicens connus, reconnus,
méconnus, ignorés, qui tous, à leur façon, ont contribué à faire de la musique qui nous passionne
ce qu'elle est : la plus belle musique de notre monde. S’approcher du latin jazz constitue une
manière de rencontrer l’histoire car on ne peut le considérer comme une entreprise dissociée de
son contexte. Ne pas l’écouter, c’est ignorer l’histoire de la musique. C’est ignorer notre histoire en
tant que tribu humaine. Ceci étant, je souhaite pouvoir continuer la réflexion amorcée ici dans de
futures éditions.

      Raison et objectivité ne sont plus aujourd'hui des valeurs sûres. Je prends le risque de les
négliger légèrement. Il est vrai qu’un jour quelqu’un m’a dit “il existe trois sortes de vérités : la
mienne, la tienne et celle de l'autre".  A travers les souvenirs ponctués d'événements historiques,
plusieurs histoires se bousculent, se chevauchent, se repoussent et s'attirent. Des vérités
émergent. Le musicien et musicologue Leonardo Acosta attirait mon attention sur le danger de se
fier exclusivement à la mémoire des musiciens. Il a raison bien entendu. Les gardes-fous sont
nécessaires. Mais il ne faut pas non plus se transformer en vers de bibliothèques au risque de
répéter des erreurs imprimées dans de nombreux ouvrages. C'est ici que l'on découvre que de
nombreux "spécialistes" n'ont jamais pris la peine de visiter les pays dont ils évoquent la culture.
Certains n'en parlent même pas la langue.

      Alors que j'entamais la préparation de cet ouvrage deux rencontres m'ont profondément
marqué. Celle en février 2003 à McAllen au Texas avec Luis Moreno et celle en août 2003 à
Hollywood en Californie avec le contrebassiste Al McKibbon qui, à l'âge de 84 ans à l’époque,
s'apprêtait à sortir un album exceptionnel – Black Orchid. Ce grand gaillard costaud, sans doute le
plus grand contrebassite américain du latin jazz, véritable mémoire vivante du jazz qui a traversé
presque un siècle de musique, montrait l’énergie d’un adolescent et la maturité d’un sage. Lorsque
nous nous sommes vus à Hollywood, Al m'a lancé d'emblée: "je pense que les musiciens devraient
voyager plus. Ici, aux Etats-Unis,  nous ne sommes pas suffisament exposés à la richesse des
musiques régionales de l'Amérique latine. J’ai toujours pensé que la musique d’Amérique latine que
nous écoutons ici aux Etats-Unis n’était que la surface de ce qui se passe réellement. Il faudrait
vraiment découvrir ce que font tous ces musiciens avec leur patrimoine."  C’est exactement l’idée
avec laquelle nous avions terminé  Caliente! et l'album Black Orchid engage justement à un tel
voyage. McKibbon y introduit l'accordéoniste Frank Morocco - "pour un retour aux racines, pour
quelque chose de plus authentique" - un accordéoniste qui, aux côtés de la guitare de Barry Zweig
et de la flûte de Justo Almario, donne un swing tout particulier aux parfums latins si chers au
contrebassiste.

      En conversant avec Luis Moreno j'ai eu la confirmation que la façon d'écouter,  de parler  de la
musique et de la transmettre, avait irrémédiablement changé - (j'emploie à dessein un adverbe qui
renferme le mot diable). Internet aiguise notre sens de l’immédiateté et de l’impatience. Pourvu que
nous soyions équipés d’un ordinateur, nous pouvons aujourd’hui écouter des émissions músicales
de radio en provenance des quatre coins de la planète et avoir accès de manière quasi
instantanée à des milliers de compositions. La distribution músicale est désormais une affaire
individuelle. Nous construisons l’illusion que nous sommes des destinataires privilégiés et pourtant,
cette individualité nous précipite dans des collectivités virtuelles. La recherche sur Internet d’une
composition est l’aventure qui remplace celle, au temps des LPs, qui nous emmenait dans les
magasins fouiller les bacs de nos disquaires préférés.

      Un dernier mot concernant le vocabulaire. J'emploie certains mots anglais sans chercher à les
traduire car ils correspondent à des concepts qui le sont difficilement : performer, performance,
performing artist. A propos d'artiste j'en profite pour dire que ce mot ne doit pas être attribué
comme un compliment ou pour désigner une profession. Il devrait plutôt refléter l'état de celle ou
celui qui produit une oeuvre d'art. La différence est de taille. Le tout bien entendu est de se mettre
d’accord sur le concept d’oeuvre d’art!


Note :
1. Avec l’emploi du terme identité, nous incluons dans ce terme les concepts d’ipséité et de
mêmeté, introduisant donc la diversité dans l’identique, dans l’identité.